Au Cameroun, « ce sont les mauvais qui tiennent le haut du pavé »

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Le régime de Biya convoque, harcèle, emprisonne à tour de bras. Mais oublie de payer la facture d’hôtel des vainqueurs de la CAN 2017, raille notre chroniqueur.

Flashback : il y a à peine un mois et demi, des Lions depuis trop longtemps domptables redevinrent indomptables en remportant la Coupe d’Afrique des nations 2017. Une formidable liesse emplit le cœur d’un peuple camerounais épris de football comme d’autres sont épris de grandeur. Pour l’occasion, le président Biya, le seul Lion vraiment indompté, recevant les nouveaux champions en son palais rempli de fringants septuagénaires, parlant des vaincus, se fendit d’un mémorable : « Vous les avez mis dans la sauce… »

Retour à la réalité : un mois et demi plus tard, le 28 mars, en déplacement en Belgique pour affronter la Guinée au cours d’un match amical, les joueurs de l’équipe nationale de football et le staff eurent la surprise de se voir interdire l’accès au restaurant de l’hôtel qui les hébergeait. Les héros d’hier restèrent l’estomac vide.

C’est alors que Hugo Broos, l’entraîneur belge des champions affamés, manifestement excédé par les mauvaises manières de sa hiérarchie, se pencha devant le bassinet : « Ce midi, quand on a voulu prendre le déjeuner, le personnel de l’hôtel a refusé parce que la facture de notre séjour n’était pas payée par nos dirigeants. Donc on n’a pas mangé ce midi. J’ai bossé pendant un an, et quand je fais le bilan de ce que nous avons fait, je pense qu’on a su renverser la situation en comparaison de celle que nous avons trouvée. Maintenant je dois dire que je me pose des questions. Est-ce que je dois continuer avec le Cameroun ? »

Goût amer

Pauvre Hugo qui semble découvrir le nez au milieu du visage : dans le système dans lequel il évolue, ce sont les mauvais qui tiennent le haut du pavé. A eux (tout) l’argent, le pouvoir, la belle vie ! Les bons, ceux qui « bossent », qui « renversent » des « situations », sont ostracisés. A eux les primes impayées, les déplacements inconfortables, les conditions de travail déplorables.

J’ignore quel goût avait la « sauce » dans laquelle ont été « mis » les joueurs de l’équipe nationale égyptienne, mais il y a fort à parier que celle dans laquelle baignent actuellement le technicien belge et ses champions a un goût amer. Peut-être ceux-ci, forts de leur aura, devraient-ils se tourner vers l’auteur de la savoureuse boutade d’alors, le président Biya, pour lui demander (le paraphrasant), s’il leur a fait ça « cadeau » ?

Evidemment, le seul Lion vraiment indompté est passé à autre chose. Il a eu sa photo avec les champions, il a amusé son peuple affamé, il a damé le pion à ses opposants dans les régions anglophones du pays. Le reste…

Il y a quelques jours, il était en visite en Italie. Oui, la note de l’hôtel aurait été réglée. Devant le patronat italien, qu’il exhortait à investir dans le no man’s land qu’il dirige, il a bombé le torse, vantant la stabilité de son régime : « C’est rare de voir aujourd’hui un gouvernement qui dure trente ans [en fait trente-quatre]. C’est le cas du Cameroun. » Eclats de rire complaisants dans la salle. Entre gens bien nourris… Plus tard, devant le représentant de Dieu sur Terre, à qui il offrit une sculpture représentant un vieillard camerounais, symbole de sagesse, le jeune président de 84 ans affirma que la « paix » est son « objectif ». Le pape a dû apprécier la qualité de l’humour !

A la croisée des chemins

Pour assurer cette « paix » qui lui serait si chère, l’appareil sécuritaire du président Biya convoque, harcèle, emprisonne tout ce qui bouge, et surtout tout ce qui fait mine de bouger, dans le pays. La dernière en date a été la convocation d’un des avocats camerounais les plus éminents, Me Akere Muna, coupable, en plus d’être anglophone, d’être pressenti comme un des possibles successeurs de « l’idole du peuple » !

Le Cameroun est à la croisée des chemins : le ciel s’assombrit et l’orage gronde. Plus le président parle de « paix », et plus celle-ci, à mesure que s’abat la répression sur tous ceux qui pensent différemment et que s’accumulent les frustrations, est évanescente. Le point de non-retour approche dangereusement. Mais nous n’y sommes pas encore. Il est toujours temps d’éviter le pire, pour le pays et la sous-région. Pour cela, le président camerounais serait peut-être inspiré de revisiter la question que s’est posée Hugo Broos lors de sa conférence de presse en Belgique : « Est-ce que je dois continuer avec le Cameroun ? »

Yann Gwet est essayiste camerounais.

Yann Gwet chroniqueur Le Monde Afrique

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