Croisade contre l’unité nationale: Le rôle trouble de la colonisation

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Missionnaire en Afrique : un membre de l'Ordre missionnaire des Peres Blancs enseignant a des enfants dans une ecole d'Afrique equatoriale. Carte postale du debut du 20eme siecle ©Collection Sirot-Angel/leemage

De la colonisation allemande à la colonisation française, le peuple du Cameroun a toujours été intimidé par toutes les manœuvres des colons qui n’acceptaient pas que le Cameroun soit véritablement uni. Aujourd’hui encore, les clivages de l’époque coloniale restent vivaces dans un pays qui continue à chercher et son émancipation collective, et l’unité de la nation. Evocations.

L’un des aspects importants dans la lutte conduite par les patriotes camerounais pour l’indépendance du Cameroun portait inéluctablement sur l’unité de notre pays. Dans deux excellents ouvrages que sont respectivement « La naissance du maquis dans le Sud-Cameroun (1920-1960). Histoire des usages de la raison en colonie, » et « Afriques indociles. Christianisme, pouvoir et État en société postcoloniale » publiés à Paris, chez Karthala, l’historien camerounais Achille Mbembe raconte entre autres comment Ruben Um Nyobe et ses camarades de l’Union des populations du Cameroun (Upc) avaient structuré le concept de l’unité nationale comme l’épine dorsale du programme politique de « L’Âme Immortelle du peuple camerounais », après la réclamation de la réunification et l’indépendance immédiate du Cameroun. Evidemment, une telle prise de position n’était pas dans le projet réel des colons, notamment allemands et français, que de laisser ces populations d’un Cameroun naissant, accomplir l’unité de cette « peuplade ».

« Diviser pour mieux régner »

Sous la colonisation allemande le nationalisme « Kamerunais » qui avait des grands essors d’unité a été brutalement réprimé. L’image de Rudolph Duala Manga Bell, patriote nationaliste camerounais qui rêvait d’un Cameroun uni, pendu sur la place publique à Douala par les Allemands est un fait marquant de l’histoire du Cameroun. Tout comme la mort du capitaine Martin Paul Samba, patriote et homme de grande valeur natif du Sud-Cameroun et qui, très tôt, a parlé de l’unité du Cameroun sous domination allemande reste incrusté dans la mémoire collective. Avant cela, les colons allemands avaient déjà fait exporter de leur territoire de domination, des chefs traditionnels charismatiques qui travaillaient pour l’unité des populations autochtones. Le célèbre roi Njoya, 17èmesuccesseur du trône de Nchare Yen dans le sultanat Bamoun a été envoyé en exil en pays Ewondo, précisément du côté d’Efoulan. Il en sera de même de plusieurs influents lamidos du Septentrion camerounais, dont l’œuvre de construction des harmonies des royaumes vivant pacifiquement les uns à côté des autres, a été sapé par le pouvoir dominant de l’administration coloniale. On pense aussi au chef Mossi Gomtsé, de la grande chefferie vuté de Nguila, dans l’actuel département Mbam et Kim, qui a été enlevé en pleine nuit pour une destination inconnue de son peuple, juste parce qu’il avait voulu s’élever contre la politique de clivage de son peuple que menait le colon allemand Von Morgen. Il en est ainsi encore du chef Machia de Bafia, que la plupart des historiens contemporains s’accordent à dire que sa volonté à vouloir travailler pour l’uniformité des peuples vivant sur les deux rives du Mbam a été étouffée par la même administration coloniale de son temps, au point où ce grand chef a lui aussi été déporté loin de son territoire en raison de son entêtement à parler de l’unité.

Martyrs de l’unité

La mémoire collective retiendra de manière indélébile l’assassinat public par pendaison du patriarche Ewondo, Essono Ela, du côté d’Etoa-Meki par les colons allemands parce que cette grande figure d’Ongola a osé s’opposer à l’accaparement des terres des autochtones par l’administration coloniale et sa politique de division des familles indigènes.

Sous la colonisation française, l’exigence d’unité nationale et d’indépendance immédiate du Cameroun que réclamaient les patriotes camerounais de l’Union des populations du Cameroun (Upc) n’a pas non plus été appréciée par des personnages tels que Pierre Mesmer, Roland Pré et autres administrateurs de colonies. Les colons qui se disaient détenteurs d’une mission civilisatrice ont ainsi mis en route leur politique de « diviser pour mieux régner ». Lorsque Ruben Um Nyobe, le Mpondol, quittait le Cameroun au milieu des années 50, pour aller réclamer l’indépendance et la réunification du Cameroun aux Nations-Unies, les colons français, sous la houlette du très controversé Louis Paul Aujoulat, de sinistre mémoire, ont fabriqué une autre délégation de bigots notoires et pantins détestables pour aller contrer les revendications conduites par le leader patriote camerounais. Et l’avènement de l’indépendance du Cameroun se fera sur fond de division des leaders camerounais. Avec d’un côté un nouveau pouvoir placé sous le pilotage de l’ancienne puissance coloniale française et de l’autre les leaders historiques nationalistes et patriotiques fortement ostracisés par les Français.

Au final, les vicissitudes qui entourent la difficile quête de l’unité nationale aujourd’hui sont-elles symptomatiques d’un passé colonial nébuleux qui a fortement influencé le processus ? On est bien tenté de répondre par l’affirmative. La domination coloniale qui est considérée (bien que fortement contestée dans l’Hexagone) par le nouveau président français, Emmanuel Macron, comme « un crime contre l’humanité » n’a pas effectivement posé les bases permettant de pouvoir réaliser et affirmer l’unité nationale de leur pays. Le processus de construction de notre nation dure depuis presque six décennies. Il s’agit d’un chemin caillouteux. Ce d’autant plus que les nouveaux maîtres du Cameroun, ceux-là qui règnent sur ce pays depuis bientôt 60 ans ont inscrit l’héritage de la politique coloniale dans leur subconscient, en maintenant des clivages aussi bien sur le plan humain qu’économique. Une petite caste de dirigeants s’est approprié tous les privilèges, pendant que le grand nombre de citoyens est dépourvu de tout. Cela se passait ainsi à l’époque coloniale. Aujourd’hui encore, les choses n’ont pas trop changé. Et c’est assez facile de dire de bouche que l’unité nationale est notre crédo, que « le Cameroun est un et indivisible ». Mais dans le fond, de l’époque coloniale à ce jour, les Camerounais dans leurs grands ensembles forment-ils vraiment un pays uni autour des mêmes droits et prérogatives ? Question de conscience.

Jean François CHANNON
Source : Le Messager

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