Il faut être « sorcier » pour tenir dans le RDPC – Eric Kinguè

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Deux ans après sa libération, Paul Eric Kinguè revient au-devant de la scène. L’ancien maire Rdpc de Njombé-Penja fait son retour en politique sous les couleurs d’un nouveau parti, le Mouvement patriotique pour un Cameroun nouveau (Mpcn)

Depuis votre sortie de prison et votre retour à Njombé-Penja, vous êtes un peu tombé dans l’oubli …

Il ne s’agissait pas de tomber dans l’oubli. Quand on sort d’une situation préoccupante, infernale comme celle que j’ai vécue, c’est normal de prendre du recul. Faire le pointsur ma vie, sur ma santé et sur l’orientation de mes combats. Après ma sortie de prison, j’avais déclaré que je reviens en politique. La bataille politique demande beaucoup d’énergie et une bonne santé. Il fallait que je fasse le point sur tout cela avant de revenir. Je ne serai pas revenu en politique si ma santé ne me le permettait pas. J’ai fait un bilan de santé, mis de l’ordre dans mes affaires et achevé mon livre qui sortira dans les prochains jours

Beaucoup de détenus sortent de prison avec une santé plus ou moins dégradée. Cela a été par exemple le cas de l’artiste musicien Lapiro de Mbanga. Qu’est ce qu’il en est de vous ?

J’avoue que je suis sorti de prison très déséquilibré contrairement à ce que les gens pensent et disent. J’ai eu des pathologies psychosomatiques dues au fait que j’ai vécu dans un milieu de peur permanente. J’ai eu des attaques de peur à certains moments. Je ne supportais pas la foule. Et ceci était dû au fait que j’ai tourné au même endroit pendant huit ans. Lorsque j’ai fait mon bilan de santé, les médecins m’ont dit que mon problème était d’ordre psychologique. J’ai été suivi par un psychologue et tout est revenu dans l’ordre.

Vous revenez en politique sous les couleurs d’un nouveau parti alors qu’il y a encore quelques temps, vous revendiquiez votre appartenance au Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc). Quand est- ce que la décision de quitter ce parti a-t-elle été prise ?

Souvenez-vous que quand je suis sorti de prison, j’ai annoncé mon retour en politique. Je ne fais pas la politique par suivisme ou par mimétisme. Cela veut dire que ce n’est pas parce que j’étais engagé au Rdpc que j’allais continuer à servir ce parti. La première raison pour laquelle j’ai quitté le Rdpc est la profonde déception que j’ai eue de ce parti sur le terrain, au moment où j’étais maire. J’attendais que le Rdpc soit solidaire de mon combat, avant même mon arrestation. Mon premier combat était celui du paiement des impôts par la bananeraie (exploitée par le groupe Les Plantations du Haut-Penja ‘Php’, Ndlr). Lorsque ces combats ont commencé, j’ai saisi le Premier ministre et le Rdpc à travers son secrétaire général du Comité central.

Le Rdpc n’a pas réagi. Or, un parti doit également s’occuper des causes sociales comme celle que je menais à l’époque. Quand le Rdpc ne l’a pas fait, j’ai pris sur moi d’engager cette bataille. Et alors que j’étais en train de la gagner, j’ai été jeté en prison. Et même lorsqu’on me jette en prison, j’attendais que le Rdpc comprenne que la cause de mon arrestation était cette bataille. Mais, le parti est resté muet jusqu’à ce que la Cours suprême se prononce. Le bilan que je tire donc, c’est que le Rdpc n’est pas soucieux des gens. Le seul projet de société de ce parti, c’est de maintenir Paul Biya au pouvoir le plus longtemps possible.

Je me pose donc la question de savoir si ce parti existera après Biya. C’est un parti qui n’a pas de militants. Les gens sont au Rdpc, soit parce qu’ils ont des intérêts, soit parce qu’ils cherchent une couverture. On n’adhère pas à ce parti par conviction. Quand j’y entrais, je comptais apporter ma contribution de l’intérieur mais, j’ai très vite déchanté. J’ai compris que j’avais pris un mauvais véhicule et que je devais en sortir

Comment cette décision a-t-elle été prise au sein du parti ?

Plusieurs responsables du Rdpc m’ont rencontré pour que je revienne sur ma décision et que je regagne les rangs de ce parti. Mais j’ai dit non. Le plus important pour moi n’est pas de militer dans un parti pour mon bien. L’important pour moi, c’est d’être sûr que le parti accompagne mes rêves qui sont la défense des droits humains, des plus pauvres et une justice équitable la promotion des droits sociaux. Si un parti ne peut pas m’accompagner dans ces rêves, je ne peux pas en être membre.

Quel souvenir gardez-vous du Rdpc ?

(Soupirs). Un souvenir de parti en forme de crabe. Au sein du Rdpc, c’est des batailles entre militants. Les militants ne s’aiment pas. J’ai été combattu alors que je n’avais même pas de pouvoir national. Il faut être « sorcier » pour tenir dans ce parti. Il n’y a aucune logique, aucune visibilité dans ce parti. Le Rdpc fait le culte de l’homme. Pendant que j’étais président local du Rdpc à Njombé-Penja, je n’ai jamais porté la tenue du Rdpc parce que j’estimais que le président Paul Biya lui-même n’avait jamais porté la tenue de son parti. J’ai passé toute ma vie à Njombé-Penja à critiquer le Rdpc de l’intérieur.

Les camarades du parti faisaient chaque fois des rapports au Comité central. Je pensais que je pouvais faire entendre la voix de ces populations très pauvres, installées sur un sol très riche. C’est cette fracture que je voulais souder. Pour moi, le Rdpc est un Gic, (Groupement d’intérêts communs, Ndlr) et moi, je ne suis pas membre des Gic. Je ne peux pas servir ce type de parti et j’ai décidé de le quitter et de le combattre. C’est un parti dangereux même pour les populations du Cameroun.

Vous revenez en politique sous les couleurs du Mouvement patriotique pour un Cameroun nouveau (Mpcn). Pourquoi avoir choisi de militer pour ce parti plutôt qu’un autre ?

J’ai eu le temps de regarder les différentes formations politiques. J’ai eu des propositions. Le président Maurice Kamto du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (Mrc, Ndlr) m’a fait venir chez lui. Nous avons discuté en tête à tête pendant plus de deux heures, en présence du Dr Fogue. Je leur ai dit que je ne suis pas prêt à entrer dans le Mrc parce que pour moi, la politique est comme l’armée.

La politique est un corps de métier. J’y suis depuis 22 ans. Je ne peux pas admettre, dans un monde où j’ai évolué pendant 22 ans, que quelqu’un y entre à peine et je deviens son adjoint. Je porte les projets des plus faibles, des plus pauvres. Je ne peux pas exprimer ces projets à travers d’autres partis politiques dont je ne suis pas sûr des liens existant avec le Rdpc. Comme j’entends couper tout lien avec le Rdpc, je ne suis pas sûr que ces partis politiques n’aient pas de lien avec le Rdpc. Donc, je ne peux pas aller diluer mes rêves, mes projets de société dans ces partis parce que, vous le savez comme tout le monde, les partis politiques appartiennent aussi à leur président.

Dès que vous êtes vice-président, vous n’existez pas. A partir du moment où je ne suis pas sûr que le président Kamto ou encore Ni John Fru Ndi sont coupés du Rdpc, je ne peux pas y aller. J’ai en horreur le Rdpc. J’ai même le dégoût d’entendre parler de ce parti. C’est pourquoi j’ai décidé de me mettre seul, parce que je n’ai pas la garantie que le SDF (Social Democratic Front, Ndlr) et le Mrc ne sont pas liés au Rdpc. C’est pourquoi j’ai choisi un parti neutre pour lui donner un nouveau souffle.

En tant que président du Mpcn, vous avez annoncé votre candidature à la présidentielle de 2018. Quel est votre projet de société ?

Le projet de société de notre parti repose sur quatre piliers. Le premier pilier c’est la promotion et la défense des droits de l’Homme. Rien ne peut être fait si les droits de l’Homme ne sont pas respectés. Le deuxième pilier repose sur une économie libérale. Notre parti s’inscrit dans une dynamique de parti de gauche-centriste. Notre économie doit être encadrée depuis la base. Encadrer le secteur informel, les paysans, les agriculteurs, les Bayam-sellam. Il est question d’encadrer tout ce monde. Il ne faudra pas s’occuper que des grandes entreprises.

Mais, les Petites et moyennes entreprises (Pme), les Très petites entreprises (Tpe), et le secteur informel doivent être encadrés. Les investisseurs camerounais doivent être protégés. Le troisième pilier est celui de l’honnêteté, l’intégrité, et la morale. Il faut apprendre aux Camerounais l’amour de leur pays, les amener à aimer leur pays. Sans morale et sans éthique, une société ne peut pas se bâtir convenablement. Il faut refonder complètement le Cameroun à travers la morale, le respect de la chose publique et des institutions. Le quatrième pilier porte sur une diplomatie de présence. Cela prendra en compte l’apport des Camerounais de la diaspora. Ils doivent revenir et investir en toute sécurité chez eux. Ce projet de société va être rendu public au mois d’août.

Qu’en-est-il de votre procès contre l’Etat du Cameroun et sa condamnation par les Nations-Unies ?

J’ai fait condamner l’Etat du Cameroun deux fois. D’abord, par le Groupe de travail sur la détention arbitraire qui avait demandé ma libération. J’ai également fait condamner le Cameroun par le Comité des droits de l’Homme, qui est la Cour suprême du monde en matière des droits de l’Homme. Ces décisions sont applicables par les Etats. L’Etat du Cameroun avait 180 jours pour s’exécuter. Ces 180 jours sont arrivés à terme le 05 mai dernier.

J’ai donc écris à l’Organisation des Nations-Unies (Onu), le 06 mai. Cette dernière vient de désigner un rapporteur spécial qui partira de Génève pour venir demander à l’Etat du Cameroun d’appliquer cette décision. Les gens vont penser que j’appelle l’extérieur contre mon pays. Mais, l’acte que je pose prévient d’autres actes à venir. Si le Cameroun paye, il s’arrangera à ne plus condamner des gens sous de simples raisons fallacieuses ou des règlements de compte. J’ai simplement exploité les textes qui existent.

Par Blaise Djouokep
© Source: Mutations

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