Cameroun- Comment Kamto menace Biya dans l’Extrême-Nord

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La stratégie du MRC consiste à cibler l’électorat Kirdi.

Ce n’est pas encore la grosse panique, mais l’inquiétude est là, réelle, dans la classe politique dirigeante de l’Extrême-Nord. Cette inquiétude est générée par le Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC) de Maurice Kamto. De fait, chaque jour qui passe voit cette formation politique étendre son emprise dans des pans entiers d’un électorat qui, autrefois, était acquis à l’actuel chef de l’Etat.

Faute pour celui-ci de renouveler ses relais locaux aux discours et promesses épuisés, la fronde sourde, jusque-là contenue, est devenue d’abord bruyante, ensuite démonstrative comme lors de la dernière fête nationale à Tokombéré, fief politique de Cavaye Yeguié Djibril, président de l’Assemblée nationale depuis 1992. Le chef traditionnel de Mada, dans le Mayo-Sava, n’est pas seul sur la sellette, preuve que s’il symbolise la longévité politique et une forme de déception chez une partie de la population de l’Extrême-Nord, la vague qui déferle dépasse le seul cadre d’un individu. En fait, ce qui se joue dans ce bastion électoral, jusqu’ici chasse gardée de Paul Biya, est d’une subtilité à nul autre pareil.

Et pourrait, à terme, avoir de graves conséquences sur les résultats électoraux du candidat Paul Biya. A l’analyse, il se dégage clairement que la stratégie du MRC repose sur la récupération de l’électorat «Kirdi», tant dans leur bastion historique que dans les grandes villes de la région, celui-ci étant devenu sans «repères» depuis quelques années. «L’élite Kirdi nous a désillusionnés. Pas seulement celle du parti au pouvoir, mais également celle de l’opposition. Une formation politique comme la mienne, le Mouvement démocratique pour la défense de la République (MDR), s’est vidée de toute sa substance stratégique pour la seule gloire de notre président, Dakolé Daïssala. Et comme de nombreux Kirdi ne veulent entendre parler ni de l’Undp de Bello Bouba Maïgari, ni de l’Andp d’Hamadou Moustapha, encore moins du Fsnc d’Issa Tchiroma et de l’ADD de Garga Haman, ils se tournent vers le MRC comme nouveau refuge et moyen d’expression politique.

C’est plus une démarche opportuniste que de conviction, mais si l’on y prend garde, la mayonnaise peut finir par prendre», explique Djonga, militant du MDR à Maroua. Un proche de Mamouda Yakouba, coordonnateur régional du MRC dans la région, est plus explicite. «Si nous avions rejoint un parti politique d’obédience nordiste, cela n’aurait pas eu de réel impact politique. Tous, à des rares exceptions près, sont de la majorité présidentielle et notre message, le message que nous entendons passer, allait être dilué. Le seul moyen de donner un coup de pied dans la fourmilière de l’Extrême-Nord, en particulier, et du Grand-Nord, en général, était de s’aligner derrière Maurice Kamto, un homme qui a des idées claires, limpides, qui dirige un parti neuf et innovant», indique ce professeur de lycée qui soutient le parti de Kamto dans le «noir», autrement dit la nuit.

Toutefois, celui-ci reconnaît que ce choix est celui d’une circonstance qui pourrait fluctuer avec le temps si d’autres évènements venaient à se produire. Lesquels ? Mystère.

DÉDAIN

Au demeurant, l’analyse qui veut que le MRC laboure prioritairement le champ «Kirdi» est nuancée par le principal responsable de la formation de Maurice Kamto dans la région. «Notre militantisme au MRC puise sa justification dans l’humiliation que le Rdpc a infligée à toute une génération, la mienne. Et devant toutes les frustrations endurées, sport favori de l’élite, nous n’avions pas d’autres choix que de nous tourner vers un parti qui propose mieux et qui a des ambitions présidentielles. Je pouvais adhérer aux partis régionalistes comme l’Undp ou l’ADD, mais que proposent-ils ? Rien, si ce n’est un soutien indéfectible au Rdpc», résume Mamouda Yakouba, l’homme à l’origine de l’émergence de ce parti politique dans cet espace géographique traditionnellement refermé sur lui-même.

Jusque-là regardé avec dédain, le MRC est aujourd’hui dans l’œil du cyclone de la classe politique dirigeante du Grand-Nord, laquelle a toujours fait de Paul Biya son champion. C’est un secret de Polichinelle que cette classe politique honnit le MRC. Car elle voit d’un mauvais œil ses tentatives de perturber son plan et sa place sur l’échiquier politique national, lesquels tiennent aux grandes lignes des propos maladroitement confiés par Amadou Ali en 2007, à Janet Garvey, l’ancienne ambassadrice des Etats-Unis au Cameroun entre 2007 et 2010.

«Ali a dit tout haut ce que nous pensons tous, tout bas, à savoir qu’il ne serait pas souhaitable qu’un Béti-Bulu succède au Président quoique cette disposition ne soit vraiment plus de rigueur aujourd’hui. Ce qu’Ali aurait pu dire et qui est vrai aujourd’hui, est qu’il serait suicidaire pour le Grand-Nord que Maurice Kamto ou un de ses partisans accède à la magistrature suprême. C’est une hypothèse qui n’est pas de notre intérêt ni aujourd’hui ni demain ni après-demain. C’est une hypothèse que nous devrons combattre politiquement avec les armes de la démocratie, quitte à faire de larges concessions pour parvenir à cet objectif vital pour les régions septentrionales », murmure un ancien ministre originaire de l’Extrême-Nord.

Si l’objectif d’annihiler les velléités du MRC dans les régions septentrionales anime toutes les formations politiques d’obédience nordiste, il reste à en connaître les moyens à mettre en œuvre pour atteindre leur but. Seule certitude : le temps presse.

© Source : L’OEIL DU SAHEL : Raoul Guivanda

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