Nouvelle loi des Finances : Eneo aux trousses des clients

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La loi des finances 2019 a prévu certaines mesures dites sociales en direction des populations, et l’une d’elles concerne les prix de l’électricité et de de l’eau au Cameroun. Ceux qui ont le privilège d’avoir accès à ces deux denrées, devront en principe consommer des quantités supplémentaires sans être obligés de payer plus cher à cause de la Taxe sur la valeur ajoutée, comme c’était le cas antérieurement. D’après l’article 128 alinéa 9 de cette loi, sont exonérés de la taxe sur la valeur ajoutée les consommations d’eau et d’électricité lorsque celles-ci ne dépassent pas 220 kWh par mois pour l’électricité et 20 km3 par mois pour l’eau. Eneo, le distributeur de l’électricité a déjà commencé à communiquer là-dessus.

L’entreprise explique à ses client qu’en 2019, ils auront 110 kWh de plus sans Tva. Au total 220kw de consommation ne seront pas taxés, mais pour les consommations de plus de 220kw, la tva est appliquée sur toute la consommation calculée. L’entreprise précise que cette évolution sur la facturation sera prise en compte sur les factures du mois de février, qui concerne les consommations du mois de Janvier. Et conseille aux clients de s’assurer que derrière chaque compteur il y a un seul ménage, pour être sûr que la consommation reste dans la marge non taxée.

Consommateurs sans être clients

En s’en tenant uniquement au secteur de l’électricité, cette mesure qui semble à première vue salutaire pour les ménages, risque de créer au sein de la population pus de problèmes qu’elle ne pourra en résoudre, au vu du nombre des ménages qui disposent d’un compteur électrique autonome. Il est connu de tous que dans les villes et villages du Cameroun, en général en dehors des quartiers administratifs, un seul compteur installé dans un quartier alimente au bas mot trois ménages, qui se partagent la consommation à la fin du mois. Selon le site internet de l’entreprise, elle comptait au 30 septembre 2017, 1 165 459 clients, et d’après l’Agence Cameroun presse, ce chiffre était porté à 1 184 373 clients en fin de la même année, dont 99 431 nouvelles familles et entreprises connectées au réseau en 2017. Il faut noter que par clients, Eneo entend ceux qui sont abonnés et non tous ceux qui ont de l’électricité chez eux.

Dans les villes de Douala et Yaoundé, Eneo annonce sur son site internet 261 332 clients pour la capitale économique, et 237 377 clients comptés dans la capitale politique. Si l’on prend l’exemple de la ville de Douala, en l’absence des chiffres officiels, sa population est aujourd’hui estimée au bas mot à 4 millions d’habitants. En considérant une moyenne de 5 habitants par ménage, on aura un ratio de 800 000 ménages dans la ville, dont en principe 800 000 clients Eneo. En y enlevant les 261 332 déjà clients, il reste 538 668 ménages qui consomment le courant électrique sans être connectés au réseau, c’est-à-dire qu’ils prennent le courant chez le voisin.

Le piège

Avec l’entrée en vigueur de la nouvelle loi des finances, les factures d’électricité de ces ménages pourvoyeurs, appelés dans certains quartiers « Song loulou » vont exploser d’au moins 4% comme le dit le communiqué d’Eneo lui-même. Ces derniers facturaient déjà à 100 Frs voir 125 FCFA le kWh aux voisins, cette fois ils vont monter à 175Fcfa ou 200Fcfa. Plus pratiquement, le locataire ou le voisin sans compteur Eneo, qui se débrouillait à consommer 100 kWh sur son compteur divisionnaire et subissait malgré lui le prix de 125F le kilowatt imposé par le bailleur ou le voisin, savait qu’il payait 12500F d’électricité par mois. Déjà avec cela il y avait les disputes tous les jours. Mais dès la fin de ce mois, la même personne va se retrouver avec un montant d’au moins 15 000Fcfa à payer avec la même consommation, simplement parce qu’en amont, comme la consommation du compteur mère dépasse forcement 220 Kw, toute la consommation est frappée de TVA. Il n’est pas exclu que l’on va assister aux violentes prises de bec dans ces cas-là, le désagrément sera important.

Et c’est peut-être le but recherché par Eneo, créer une situation conflictuelle entre ses clients et leurs sous-clients, pour amener les derniers à venir s’abonner eux-mêmes. Ce qui est quasi impossible dans plusieurs cas. Dans des mini-cités avec 10 à 15 studios et chambres confondus, dont chacun abrite une famille, il n’est pas envisageable que chaque ménage ait un compteur directement connecté à Eneo. Le bailleur ne consentira jamais un tel investissement. Dans les marchés, les commerçants dont les boutiques, les kiosques et les caisses occupent un espace d’à peine 2 mètres carrés, n’iront jamais solliciter un compteur directement à Eneo, d’ailleurs s’ils le voulaient ils ne le pourraient pas, ne remplissant pas des conditions de sécurité et de normes de constructions requises.

Hausse inévitable pour de nombreux consommateurs

En définitive, à défaut se faire autrement, de nombreux consommateurs d’électricité, dont les conditions de vie et d’installation caractérisés par la promiscuité ne permettent pas de s’abonner directement, vont désormais subir un dictat des prix plus sévères, à moins de choisir de vivre sans électricité comme dans l’antiquité. Au-delà de ces populations des quartiers populeux, il reste l’épineux problème d’accès même au réseau pour celles qui s’installent dans des nouveaux quartiers, et où Eneo se fait prier pour faire des extensions afin de satisfaire la demande. Ceux-là qui veulent intégrer leurs maisons continueront de recourir aux fameux toiles d’araignées qui serpentent les arbres et les piquets. Une autre préoccupation que soulève cette mesure, c’est que même si par extraordinaire tous les ménages non connectés se ruaient aujourd’hui dans les agences Eneo pour solliciter un branchement, l’entreprise est-elle préparée en terme de matériel et de ressources humaines à satisfaire tout le monde sans les mettre en attente pendant des mois ? Mais là c’est un autre débat.


©  lavoixdukoat : Roland TSAPI


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