Travaux publics : Le mea culpa du gouvernement sur le niveau élevé des coûts des infrastructures

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C’est une réaction à laquelle même la Banque mondiale ne se serait pas attendue. Voir le Cameroun reconnaître les conclusions d’un de ses rapports. Ceci, dans un contexte socio-politique difficile et perturbé. Marqué par le retrait de l’organisation de la Coupe d’Afrique des Nations 2019, et le scandale sur les coûts des infrastructures.

Après le bruyant rapport de la Banque mondiale, le gouvernement est passé aux aveux. Le Cameroun dépense plus, largement plus que ce qui est prévu pour construire ses infrastructures. Sur certains projets, les décaissements atteignent jusqu’à 13 milliards de FCFA de plus que ce qui était prévu. Et c’est par la voix du ministère des Travaux publics que cette confession est portée.

Nous sommes le 21 janvier 2019. Le ministère des Travaux publics tient sa traditionnelle conférence des services centraux et déconcentrés. Une sorte de grand rassemblement annuel qui unit les cadres du département ministériel autour des problématiques conjoncturelles. Cette année, le thème choisi est : « Les nouveaux paradigmes et les innovations de l’entretien routier au Cameroun ». Thème autour duquel sont greffés trois problématiques. Dont la maîtrise des coûts de construction routière au Cameroun.

Parmi les exposés au programme, celui sur la « Maîtrise des coûts de construction routière au Cameroun, quelles approches » intéresse particulièrement. Il est présenté par Lekeufack Virginie, la directrice générale des études techniques au ministère des Travaux publics. Dans son exposé, la Directrice générale, avoue que « les coûts des constructions routières ne cessent de croître de jour en jour (…) Plusieurs études ont fait ressortir que les coûts de construction des infrastructures sont largement plus élevés au Cameroun que dans les pays africains de niveau de développement comparable ».

L’origine des surcoûts

Si le ministère des Travaux publics reconnaît le niveau élevé des coûts des constructions, il écarte cependant la thèse du non-respect des procédures, et des attributions au « gré à gré », relevées pendant le scandale des infrastructures de la CAN. Ici, on pointe plutôt du doigt les études d’évaluation. « Les prix unitaires généralement utilisés pour l’évaluation des travaux en phase d’étude ne reflètent pas toujours la réalité du marché, et ne sont parfois pas obtenus en faisant la moyenne des prix pratiqués par les entreprises pour des marchés similaires », peut-on lire dans le dossier de presse préparé pour l’événement.

Plus simplement, dit le Mintp, il existe un écart entre les coûts prévisionnels issus des études d’évaluation, le montant du marché signé, et la somme des décaissements opérés une fois le chantier livré. Trois projets de construction routière illustrent cette différence de coûts entre les coûts prévisionnels issus des études et les décaissements opérés une fois le projet achevé. Le projet de construction de l’entrée Est de Douala (Phase I), le projet de construction de l’entrée Ouest de la même ville (Phase I), et le projet de construction du tronçon Maki-Pont de la Mape (voir Tableau 1).

Le projet de construction de la phase I de l’entrée Est de Douala est l’un des cas les plus illustratifs. Ici, le coût prévisionnel issu des études était de 47,111 milliards de FCFA. Le contrat signé sur cette route de 3X2 voies longue de 10,2 km a porté sur un coût de 50,599 milliards de FCFA. Au final, une fois le projet achevé, c’est plus de 60,901 milliards qui ont été décaissés. Soit un peu plus de 13, 790 milliards de FCFA de différence entre le coût prévisionnel issu des études et le coût du projet réalisé.

Pistes de solution

Rencontré par bougna.net Emmanuel Nganou Djoumessi, le ministre des Travaux publics, justifie aussi l’écart entre les coûts des études prévisionnelles et les coûts des projets réalisés par « les retards importants dans la livraison des chantiers, l’introduction de multiples avenants et les abandons des travaux par les entreprises adjudicataires ». Un exemple pour justifier cette version, la route Nkolessong Nding (95 km). Sur cette portion de la Route nationale N°1, le premier coup de pelle remonte à 2010. Huit ans plus tard, son inauguration est toujours attendue.

Pour rappel, le budget prévoyait une enveloppe globale d’un peu plus de 55,428 milliards de FCfa TTC. Un budget qui incluait la réalisation du marché de base (plus de 43,998 milliards de FCfa), et un avenant d’environ 11,430 milliards de FCfa.

Les entreprises sont-elles à l’origine du surcoût des travaux ? Non, répondent les ingénieurs de FHEC, l’entreprise chinoise chargée de construire l’autoroute Yaoundé-Douala. Sous anonymat, un responsable reconnaît l’impact des retards dans la livraison des chantiers sur le coût des infrastructures. Mais note que ce retard est causé par l’Etat, qui ne respecte pas toujours les délais de paiement des décomptes, et ne prend pas les dispositions pour une libération rapide des emprises.

Souvenons-nous. Nous sommes en mai 2017. Suite aux nombreux retards accusés dans le paiement des décomptes (de 3 à 9), l’entreprise chinoise annonce la mise en congé technique de 500 ouvriers camerounais. A la hâte, le gouvernement se précipite, et sort son carnet de chèque. « Nous avons déjà reçu 20,924 milliards de FCfa. Un versement qui correspond à la moitié des décomptes 3 à 8. Tout comme le décompte 9, qui va jusqu’au 25 mars 2017 », explique l’un des porte-paroles de la China Firt Highway Engineering (CFHE).

Deux mois plus tard (juillet 2017), Liu Dong Yuan, le Vice-Président de la FHEC (Chine) est au Cameroun. C’est la deuxième fois qu’il pose les pieds dans notre pays. La première, c’était pour signer le contrat. Cette fois, le N°2 du géant chinois des BTP ne vient pas sabrer le champagne. Il vient demander au Cameroun d’être un peu plus proactif. « Tous nos équipements sont parqués, sans activité. Si au cours de cette saison sèche, nous ne pouvons pas avancer, ce serait une grosse perte pour nous », lance-t-il au ministre des Travaux publics.

Comment le gouvernement compte-t-il réduire les coûts des infrastructures ? Pour Emmanuel Nganou Djoumessi, « Inéluctablement, faire plus de travaux avec peu de moyens suppose la maitrise des coûts de réalisations de nos infrastructures. Ce qui renvoie aux coûts des intrants, de tous les intrants. Cette analyse des coûts de construction mérite d’être conduite avec rigueur, en réponse à de nombreux questionnements ».

« Il faut revoir toute la chaîne. Depuis le Maître d’Ouvrage et ses services, ses contractants (bureaux d’études, entreprises, missions de contrôle), les autres administrations et les services publics », recommande Minkeng Richang, ingénieur des BTP. Selon lui, cela passe par la réforme des procédures de passation des contrats au niveau du Minmap et du Mintp, mais aussi la révision du traitement des ouvriers, l’assainissement de l’environnement institutionnel, et le coût des matériaux.

Au ministère des Travaux publics, la maîtrise des coûts semble être le crédo. Maintenant, il reste à observer comment ce département ministériel compte faire pour matérialiser cette volonté politique sur le terrain.

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