Analyse musico-sociologique du phénomène Nyangono du Sud dans la musique camerounaise

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Le fou fap ou le festival des controverses… La musique camerounaise, celle qui, au début des années 80 faisait danser l’Afrique subsaharienne fait semblant de n’être plus que l’ombre d’elle-même. Nyangono du Sud, un commerçant qui tronque souvent son comptoir contre les studios d’enregistrement et les scènes de musique est devenu un phénomène. Connu désormais sur les quatre coins du triangle national et même dans la diaspora camerounaise en Europe, il est difficile de dire s’il est ridiculisé ou célébré. Une constance demeure ; il est très populaire par ses manières, ses attitudes et prises de position qui visiblement ne laissent personne indifférent. De quoi est-il réellement question dans l’escalade médiatique et musicale qui s’est déchaînée depuis peu à son égard ?

La controverse esthétique : musicien ou comédien

Au cœur de la tourmente qui ne désemplit pas autour de l’artiste Nyangono du Sud figure le débat sur son orientation artistique et donc esthétique. Nyangono du Sud est-il musicien ou comédien ?

D’entrée de jeu, il est à signaler qu’il n’arbore certes pas un accoutrement typique de Jean Miché Kankan pour ses concerts ; néanmoins, ses costumes de scène ne se démarquent pas rigoureusement des atours de la bouffonnerie. La coiffe de l’homme est constituée d’une lamelle noire qui traverse son crane pour former ce qu’il convient d’appeler une crète, laquelle est de nature à susciter du rire. Ses vêtements sont particulièrement hors du commun et s’inscrivent dans la même mouvance du comique provocateur. C’est l’avis de Jean Pierre Essomé qui estime que Nyangono du Sud fait partie d’une bouffonnerie artistique.

Par ailleurs, Nyangono du Sud n’a jamais raté l’occasion de laisser le soin au public de dire dans quel registre artistique le classer. Mais cela ne cache rien de l’itinéraire qu’il adopte, Nyangono du Sud se produit comme un musicien. Un titre qui l’a propulsé au sommet « alcoolique bébé » est la preuve que l’art de ce dernier est de la musique. Moustik le charismatique l’a souligné en disant de lui qu’il est effectivement un musicien pour qui en douterait.

Au demeurant, la question n’est peut-être pas à poser sous le prisme du cloisonnement générique artistique de Nyangono du Sud. C’est une querelle byzantine que de questionner sur le classement de l’homme, il serait de bon ton de s’interroger sur la morale qu’il profère.

La controverse axiologique : moral ou déliquescence

La tendance à dire que l’art de Nyangono du Sud marque la faillite de l’excellence musicale est de notoriété publique, mais cette thèse de la déliquescence des mœurs dans sa composition n’est pas radicale. Une polémique reste à démêler.

Au premier abord, à écouter les paroles du titre phare « alcoolique bébé », il donne le ton pour une morale à la jeunesse , il se présente en donneur de leçon : « Vous êtes le futur de cette nation » ; « vous n’avez pas le droit à l’erreur ». Il rejoint de ce fait les consonnances sémantiques qui filtrent souvent dans les discours politiques en Afrique à l’adresse de la jeunesse. Par ailleurs, il s’attribue une dimension divine par l’isotopie de la reprise des paroles de Jésus Christ, dit-il, « Voilà mon corps et mon sang que je vous donne », l’artiste indique

ainsi une voie qui devrait dissuader la jeunesse de la perversité, en l’occurrence contre le délire éthylique et dionysiaque. Cela le positionne comme un chantre de la conscientisation de la jeunesse ; d’où la part de la moralisation dont est tributaire l’art musical de Nyangono du Sud.

D’un autre point de vue, la musique de Nyangono du Sud au regard de la chorégraphie et des pas de danse sensuels qu’il utilise dans ses clips vidéos, la thèse d’un artiste à la moralité louable s’évanouie de lui-même, et frise la disparition pure et simple. En effet, ses scènes sont constituées de femmes vêtues à moitié nues qui s’offrent à des mouvements dignes d’un pansexualisme à ciel ouvert. C’est de cela que l’on est fondé à relativiser les positions de Nyangono du Sud, lui qui prêche la morale anti-alcool mais qui maintient une chorégraphie qui frise le pornographique dans ses clips et ses passages sur les arènes artistiques.

Le développeur en chef des ridicules

Nyangono du Sud est sans nul doute l’artiste, non l’homme chez qui se condense et se concentre toutes les caractéristiques du ridicule au Cameroun des dix dernières années. Cette démultiplication ridiculisante se déploie sur plusieurs aspects.

Le ridicule des mots

Les escalades du ridicule emplissent les productions lexicologiques de l’artiste. Il ne soucie que très peu de l’écho que peut avoir l’absence de rigueur dans ses communications verbales hors scène. Sa page facebook, son blog twiter sont des terrains où l’artiste étale à la société son incompétence linguistique criarde pour ce qui est de la langue française. Alors l’entendra-t-on dire « mon élévage » pour dire élévation. La grammaire ne fait pas partie de ses dadas, il la travestie à volonté.

Le ridicule du mot est également perceptible via l’imbroglio linguistique qui caractérise les mots qu’utilise Nyangono du Sud. En effet, l’anglais « on the mix » , l’ewondo « zambe », le français « jeunesse », une sonorité proche de l’espagnol et de l’italien « aragemento » et des cris bizarres « wayayoui » sont le lot qui caractérise les chansons de l’inventeur du « fou fap ».

Le ridicule de la coiffure

La coiffure de l’homme, telle que nous l’avons vu plus haut, est une invite au rire. Une touffe de cheveux qui surplombe légèrement sur un crane nu à la manière des zanzibar de l’époque de gloire du bikutsi. On aura envie de l’appeler une crète, mais c’est le rire qui s’installe sur les lèvres. Il est donc loisible de dire que chez cet artiste, le ridicule est roi.

La musique camerounaise, symbolique de la pensée et de l’état psychologique des camerounais, à travers Nyangono motive non pas à faire une fixation sur celui-ci, mais nous invite à questionner le niveau de bon sens du grand public ; et de la démission collective face à l’excellence et à la méritocratie dont est tributaire toute notre société.

  • Correspondance : Gaétan GUETCHUECHI, chercheur en littératures et civilisations africaines
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