Beatrice MENDO, écrivaine: « Ces démons sont à l’origine de violences inouïes et de souffrances incommensurables »

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Beatrice MENDO, écrivaine
TCL TV

Dans son récent roman intitulé « Le sang de nos prières », elle dénonce les souffrances qu’inflige la secte islamique Boko Haram, depuis plusieurs années, aux populations résidant dans la partie septentrionale du Cameroun.

Tout récemment vous avez publié un roman, intitulé « Le sang de nos prières ». À vos nombreux lecteurs, pouvez-vous en faire une brève présentation ?

Dans mon roman, je livre aux lecteurs le parcours traumatique de deux individus dont les destins sont entrés en collision frontale avec les terroristes sectaires de Boko Haram. Après le traumatisme vient le moment de gérer les troubles post-traumatiques, à la suite desquels on survit ou bien on meurt. Mes protagonistes vivent donc chacun leur drame. Djamila souffrira dans sa chair d’avoir été enlevée par des gens qui traitent les femmes qui ne sont plus vierges pire que des démones. Oumarou souffrira aussi dans sa chair, mais encore plus dans sa tête. Les deux affronteront leur propre fragilité tout en découvrant la vacuité de l’humanité devant les atrocités des hommes. La survie ou la mort dépendra de la façon dont ils auront vaincu leurs démons intérieurs, que des démons à l’extérieur auront rendus encore plus virulents. Les démons, qui nous attendent en dehors de nous, ou bien qui sont tapis en nous, sont comme des serpents que nous devons regarder dans les yeux, une fois que nous avons décidé de les affronter et de triompher de leur venin. Les démons qui empoisonnent la vie des hommes se nomment, l’intolérance, l’extrême pauvreté, la stigmatisation, la peur de l’autre et de sa différence, l’ignorance entretenue. Ces démons sont à l’origine de violences inouïes et de souffrances incommensurables. Heureusement, ils se heurtent toujours à quelque chose de plus fort qui réside dans le cœur des hommes : l’espoir. Même ceux qui meurent ne l’emportent pas avec eux, on n’enterre pas l’espoir.

À travers ces deux personnages, pourquoi avez-vous choisi d’écrire sur le vécu social et sexuel des populations de la partie septentrionale du Cameroun depuis les exactions de la secte islamique Boko Haram, plutôt que celui de la partie anglophone du pays ?

C’est le vécu d’une femme et d’un homme qui portent en eux les souffrances de millions d’autres personnes, au Cameroun et dans le monde entier. Leur souffrance est celle de beaucoup d’autres, victimes de la férocité des hommes. Seulement, elle s’est installée dans une épouvantable régularité, elle est devenue le quotidien de ces populations. Parce que la violence ne s’est jamais arrêtée dans cette partie de notre pays, d’ailleurs cette violence connaît encore des pics effroyables que sait très bien nous relayer le quotidien « L’œil du Sahel », des villages entiers continuent d’être saccagés, des troupeaux entiers emportés ou décimés, et de pauvres villageois et même encore des soldats sont tués. Hélas, certains font comme si s’apitoyer sur le sort des victimes était un effet de mode. On abandonne très vite certaines victimes pour se pencher sur celles qui sont les plus médiatisées, ou bien les plus politisées.

Il ressort de vos écrits que le quotidien dans cette zone n’est pas rose. Quelles sont entre autres les craintes, les souffrances qui y meublent la vie des populations ?

L’insécurité et la précarité sont deux choses terribles auxquelles sont confrontées les populations, qui ne peuvent plus se nourrir, se soigner, étudier et vaquer à leurs occupations de manière convenable. Dans certains villages désormais déserts, la vie s’est arrêtée, le paysage porte les stigmates de la violence et les histoires personnelles ne sont qu’un enchevêtrement de destins brisés. Autant la souffrance a la capacité d’avilir les âmes, autant c’est cette souffrance qui nous fait découvrir notre force, notre capacité de résilience. Il est très important de disposer d’une armée de courageux soldats, bien entrainés et bien équipés, de même qu’il est nécessaire que les citoyens croient fermement à la paix et ne ménagent aucun effort pour y parvenir.

Par l’entremise de votre roman, quelles pistes de solutions préconisez-vous pour un retour total de la paix au Cameroun de manière générale, et en particulier dans cette zone du pays ? 

Le chemin de la paix est une épreuve, la paix naît dans le cœur des hommes et si par malheur il lui arrive de se retrouver au bout d’un fusil, ce n’est que quand elle a retrouvé le chemin du cœur que la paix peut enfin illuminer le monde. Il est important que les fauteurs de troubles soient traqués avec la dernière énergie. Il est encore plus important que les populations soient au cœur de politiques de protection et de réinsertion. Quand on a subi des violences, on mérite encore plus d’attentions que les autres citoyens, pour cela, il faut déjà raconter ces violences. Les gens doivent savoir, connaître l’ampleur du drame, faire le bon diagnostic et esquisser des pistes de solutions qui mettent les victimes au centre des résolutions prises.

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