L’anglais et le français : deux héritages coloniaux qui divisent les Camerounais aujourd’hui

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Fleury Steve ESSIANE E. Consultant en Communication Interpersonnelle
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Fleury Steve ESSIANE E., Consultant en Communication Interpersonnelle

Dans le but de résoudre  le problème du plurilinguisme qui se posait au Cameroun au lendemain des indépendances et surtout consolider son unité nationale, le Cameroun va adopter deux langues comme langues officielles, c’est-à-dire l’anglais et le français. Deux éléments déterminants également pour  l’intégration nationale, la cohésion sociale avec en toile de fond le renforcement des idéaux pour la paix. Cependant,  de nombreuses années plus tard, on peut bien se rendre compte que chaque partie du Cameroun s’affirme comme appartenant à une faction anglophone ou francophone créant ainsi une discrimination sociale de la base jusqu’au niveau insoupçonné. Ces deux langues officielles seraient-elles des vecteurs d’intégration, de paix et de développement ou alors des facteurs favorables à la déconstruction de l’identité nationale camerounaise pouvant entraîner  la division du pays ?

Il faut déjà rappeler ici que c’est à l’issue des  événements politiques qu’ a connu le Cameroun dans son passé que les deux langues seront adoptées. Le Cameroun français a acquis son indépendance le 1er  janvier 1960, et  connu de ce fait  comme le Cameroun Oriental avec pour capitale politique Yaoundé. Après un référendum mené au Cameroun anglais sous la supervision des Nations Unies en 1961, le nord de cette région va voter pour son attachement  au Nigeria, tandis que le sud votera pour une réunion avec le Cameroun français. Cette partie sera appelée  Cameroun Occidental avec pour capitale Buea. Ainsi chaque partie va assimiler une bonne connaissance de la langue, le mode de vie, la culture et la tradition du pays mandataire, et continuer à former des noyaux imbus de l’esprit provenant de l’ex-métropole[1]. Dès le 1er octobre 1961 la fédération sera proclamée  et à partir de ce moment, les deux langues héritées de la colonisation seront alors les langues officielles du pays comme on pouvait le lire dans la constitution fédérale en son article I, faisant du Cameroun le premier Etat bilingue (français – anglais) en Afrique. Bien que  faisant des autres langues du Cameroun, des langues inférieures, ce fut un acte loyal et extraordinaire. Car Il fallait exorciser les démons de la division, de la sécession et du tribalisme et solidifier la fraîche identité nationale par la promotion du français et de l’anglais : langues de communication par excellence respectivement de l’ancien Cameroun oriental et de l’ancien Cameroun occidental. Pour les dirigeants politiques du Cameroun fédéral, il n’était pas question d’avoir un Cameroun de l’Ouest peuplé d’« Anglophones » et un Cameroun de l’Est peuplé de « Francophones », mais un État uni peuplé de bilingues « françaisanglais»[2].

Aujourd’hui on se rend bien compte que l’adoption de ces deux langues étrangères comme langues officielles au Cameroun  fut également le début de la matérialisation d’une division du peuple d’un même territoire. Car, on le sait, séparer les groupes francophones et anglophones exposerait le pays à la désintégration et priverait les Camerounais de deux formidables outils de promotion sociale[3] que sont  ces deux langues.

De nos jours, on parle d’anglophones et de francophones comme deux grands groupes composant la population camerounaise avec en prime le rejet de l’identité camerounaise qui rend fragile l’union sacrée des enfants d’un même pays  qui imposerait le dépassement du cadre ethnique et  tribal pour donner place à  un ensemble complexe de liens qui fondent le sentiment d’une appartenance commune et l’existence d’une volonté durable de vivre au sein d’un même ensemble. Ceci  s’est matérialisé avec les événements récents des  chefs-lieux de régions  dites  anglophones au Cameroun (Buea et Bamenda). Ce qui nous amène à croire que les bases de la construction d’une nation camerounaise forte ont été mal posées au lendemain de 1961. Car on aurait pu avoir une meilleure cohésion sociale et un patriotisme avancé. Au mois de décembre 2016, la partie anglophone est entrée en grève paralysant ainsi toutes les institutions publiques  et privées  locales, et toutes les activités économiques, ceci pour crier et manifester son ras- le- bol sur un certain nombre d’ « injustices ».

Dans la ville de  Bamenda, il s’est ouvert une véritable chasse à l’Homme qui visait tous les ressortissants francophones résidant dans la ville. Les  manifestations populaires de cette grève, ont permis de voir comment les frères camerounais pouvaient se livrer aux actes de haines. Tous les Camerounais dits francophones étaient pris pour cible d’attaque de tout genre, tout en oubliant que la base de tout ce cirque était cet héritage linguistique que le Cameroun a acquis de son passé colonial. Il y en a qui sont allés jusqu’à demander la division du pays à défaut d’un fédéralisme de fait.

Nous sommes tentés de croire qu’au lieu de contribuer à l’unification du pays, le bilinguisme franco-anglais semble avoir aujourd’hui un effet contraire. Le déséquilibre en faveur du français amène les Camerounais dits anglophones à se sentir discriminés, la langue française dominante au sein de l’administration frustre la minorité anglophone qui met en cause  la bonne foi des autorités gouvernementales quand elles proclament leur engagement en faveur du bilinguisme anglais – français.

En somme, on peut donc se rendre compte que l’objectif du gouvernement camerounais d´unifier le pays et de donner un sentiment d’identité nationale à travers les deux langues officielles est un échec cuisant. Cependant, il est important que les Camerounais de tout bord (anglophones et francophones) se rendent à l’évidence qu’il s’agit d’un héritage linguistique qu’il faudra dépasser pour la construction d’une nation camerounaise qui demeure encore très fragile plus de cinquante ans après. Les deux langues doivent être d’importance égale dans le sens où l’une des deux langues ne doit pas être dénigrée par rapport à l’autre. Cela passera par la révision générale du système administratif, la révision des programmes scolaires et la révision du système judiciaire et que le bilinguisme cesse d’être un acquis pour le Cameroun en tant qu’Etat mais  plutôt pour les Camerounais en tant qu’individus bilingues (anglais – français) du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest. Oui ! Un long processus mais indispensable si l’on veut faire régner une paix durable au Cameroun.


[1] Avigdor Farine Le Bilinguisme au Cameroun  Vol. 2, No. 1 (Spring, 1968), pp. 7-12  Published by: Taylor & Francis, Ltd. on behalf of the Canadian Association of AfricanStudies

[2] Achille Fossi  Le Cameroun : autopsie d’une exception plurielle en Afrique

[3] Jean-Guy Mboudjeke « bilinguisme, politiques et attitudes linguistiques au cameroun et au canada »  in  Revue  electronique internationale de sciences du langage     sudlangues  n° 6  http://www.sudlangues.sn




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