Yaoundé: L’impossible distanciation sociale dans les bidonvilles

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Dans ces quartiers populaires, c’est l’absence de barrières sociales qui fait vivre certaines familles. C’est ce qui atteste la difficulté d’un confinement dans une société holiste, pauvre et tapissée de « ghetto » marquée d’une grande promiscuité et proximité sociale et géographique entre les populations.

Face à la persistance et à la mondialisation de la pestilence covid-19, plusieurs États ont opté pour le confinement. Au moment où l’Afrique subsaharienne prend le ryth- me de la macabre danse virale, il semble important de mettre en évidence le fait que cette partie du monde aura besoin d’un effort de guerre exceptionnel pour arriver au confinement de ses populations. Tout n’est pas de confiner ou de demander le confinement. Le plus important est de savoir si ce confinement peut avoir des effets escomptés notamment la distancia- tion sociale à travers l’adoption de gestes barrières à l’épidémie. Mais la distancia- tion sociale est-elle possible dans des bidonvilles habités par une société holiste et communautaire telles que : Tsinga-élobi ; Briqueterie ; Mokolo ; Madagascar ; Nkomkana ; Carrière ; Nkolmesseng ; Mvog-Ada-Pakita…, ou le sel, l’eau, le sucre et parfois les ustensiles de cuisine se prennent chez le voisin alors que WC, douches et vérandas sont très souvent des espaces communs à plusieurs familles ?

Tsinga-élobi, au lieu-dit marché de la fer- raille est l’exemple parfait de l’impossible respect de la distanciation sociale. Vendredi 24 avril 2020. En empruntant l’axe principal qui traverse ce quartier populaire où les maisons sont collées les unes après les autres, un groupe d’une vingtaine de personnes sont assis sur un banc, en train de tripoter la friperie, qu’ils ont achetée très tôt le matin au marché Mokolo. Tout à côté, une bande d’enfants joue au ballon dans la cour du voisin, tant dis que d’autres gamins se partagent eau et bout de pain. Sans exagération aucune, l’on se croirait à Soweto en plein apartheid. Les habitants de ce quartier ignorent les mesures barrières édictées par le gouvernement. Y vivre demande de s’accommoder au partage des mêmes objets. « Nous sommes abandonnés à nous même. Nous avons besoin comme les autres camerounais, de l’attention du gouvernement et des conseillers municipaux de notre arrondissement », se plaint-il. L’eau est une denrée rare à Tsinga-élobi. « Les populations se ravitaillent dans les puits. Nous avons besoins des jerrycans pour le lavage des mains à l’eau coulante et du savon », confie un chef de bloc. L’insalubrité constatée dans ce quartier est un facteur favorisant le coronavirus. Survivre à Tsinga-élobi relève presque du miracle. La population qui redoute la montée vertigineuse du coronavirus scrute désespérément le ciel en ce début du ramadan.

Absence de barrières so

Non loin de là, c’est le quartier Briqueterie. Là-bas, c’est le même cliché. Ainsi va la vie dans ces quartiers populaires de la ville de Yaoundé. On les a pudiquement baptisés « sous-quartiers », mais cela ne change rien au quotidien de ceux qui y vivent. Dans les « élobi » et autres « ghettos », la vie n’est jamais un long fleuve tranquille. A la briqueterie, la véranda du voisin se trouve être le chemin qu’empruntent les passants. Dans ce quartier comme à Nkomkana, c’est l’absence de barrières sociales qui fait vivre certaines familles. C’est Autant de questions qui attestent de la difficulté d’un confinement dans une société holiste, pauvre et tapissée de bidonvilles marquées d’une grande promiscuité et proximité sociale et géographique entre les populations. Cas qui peuvent devenir encore plus compliqués si on tient compte du fait que dans certains pays l’eau potable, nécessaire au respect scrupuleux des consignes d’hygiène est parfois une denrée rarissime. À cela s’ajoute la synonymie parfaite entre la bidonvilisation et la dégradation des conditions basiques d’hygiène. Réalité qui ne peut rendre efficace le confine- ment contre la propagation du coronavirus. Il faut donc se rendre à l’évidence suivant laquelle la distanciation sociale et le confinement sont presque impossibles dans les quartiers pauvres du Cameroun où, par ailleurs, les grands parents plus vulnérables au coronavirus, vivent sous le même toit que les enfants et les petits enfants.

Démission des pouvoirs publics

Pour la sociologue du développement comme Carole Kitio, « le coronavirus qui sévit en ce moment au Cameroun donne une occasion supplémentaire de repenser l’aménagement des villes africaines non seulement sur le plan purement architec- turale, mais surtout sur le plan des men- talités, sur le plan de la philosophie même de la conception d’espaces de vie », a-t- elle déclaré. Par la suite, elle argue que : « les ordures sont déversées, toutes natures confondues, au voisinage immé- diat des lieux de résidence et même d’approvisionnement en eau ; le contenu fécal des latrines est vidé à l’occasion des grosses pluies et emporté par les eaux de ruissellement », conclut-elle. Devant ce qu’on peut bien considérer comme une démission des pouvoirs publics, les popula- tions des quartiers d’habitat spontané gagneraient à considérer la préservation de leur espace vécu comme un bien péris- sable et fragile. Il conviendrait donc de mener des actions à la fois individuelles et collectives concernant la construction des infrastructures de bases.

Elvis Serge NSAA (Stg), Le Messager

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